Le vendredi, à dix-huit heures trente, je range la carte d'identité de sa femme dans le tiroir de gauche et je lui donne un badge de visiteur. Elle dit merci en anglais. Je réponds en anglais. Nous nous sourions. Ça dure trois secondes et ça fait deux ans.
Je connais son nom par cœur : 陈嘉宁. Je connais sa date de naissance, les dix-huit chiffres de sa carte et l'adresse de ses parents à Suzhou. On apprend des choses en tenant un comptoir. Je sais aussi qu'elle attend debout près du présentoir, qu'elle ne touche jamais au distributeur d'eau chaude, et qu'elle a un manteau par saison, très simples, du genre qui coûte cher.
Les filles du bureau pédagogique croient que je ne sais pas qui elle est. Je sais exactement qui elle est. C'est lui qui me l'a dit, avant même de m'embrasser : j'ai quelqu'un, elle est au courant, nous sommes libres tous les deux. En Europe, ça se fait. On appelle ça un couple libre. J'ai vérifié l'expression sur mon téléphone le soir même, pour être sûre de ne pas me tromper de mot.